Éditorial de juin 2026
- Lundi 08 juin 2026 19:41 - (353 Lectures)Aux beaux jours, sous la halle de mon village, le patron du pub irlandais organise les jeudis, vendredis et samedis soirs, des animations festives dont, majoritairement, des concerts.
Un peu de tout, du folk au rap, en passant par le jazz ou la pop.
Lorsque j'ai l'occasion d'y assister, les souvenirs remontent.
Ces journées qui débutaient, de bon matin, par la location d'un utilitaire. Parfois seul, uniquement accompagné d'un stress grandissant, parfois en duo, lorsque l'un des musiciens venait partager ses bouffées d'angoisse tout en affectant la décontraction.
Venait ensuite un long trajet, si possible vers une banlieue paumée, pour aller charger le matériel audio chez un loueur de sonorisation. Deux baffles, deux retours, une console, deux amplis de puissance, quelques micros avec leurs perches puis tout le câblage, en tentant de ne surtout pas oublier le raccord dont l'absence se révèle toujours à la dernière minute et sans lequel le chanteur restera muet.
Allégé de mon second chèque de caution, débutait alors la tournée des zicos et la manutention du matériel de chacun. Certains d'entre nous avaient leurs petites coquetteries. Un guitariste qui se contentait, en répétition, du petit ampli combo du local mais ne jouait en public que sur son ampli trois corps avec rack d'effets, dont le poids total excédait les 100 kilos. Souvenirs attendris des batteurs dont l'instrument démonté occupait la moitié du volume du fourgon, dans un enchevêtrement inextricable de pieds et de perchettes chromés.
Puis nous découvrions le local, bistrot, salle privée, salle des fêtes où, la plupart du temps, rien n'avait été prévu pour y accueillir un groupe de rock. La tension entre nous montait alors d'un cran supplémentaire et il fallait surveiller l'un ou l'autre, qui préférait se jeter sur les boissons à volonté en guise d'anxiolytique, plutôt que d'installer et de tester son matos.
Durant cette phase, il n'était pas rare de devoir jouer du fer à souder aussi je n'oubliais jamais ma précieuse trousse de secours, tournevis, pinces, décapant et soudure, qui nous aura sorti de bien des ornières.
En fin d'après-midi, venait le temps des balances. Aucun d'entre nous n'avait la formation adéquate si bien que la prise en main de la sono, de sa connectique, la familiarisation avec les possibilités de la table de mixage, les réglages des retours, étaient autant d'énigmes qu'il s'agissait de résoudre en un temps très, très limité.
Le trac atteignait alors des sommets et il n'était pas rare que le ton monte dangereusement entre l'un et l'autre, menaçant la bonne tenue de la prestation voire l'avenir de notre formation. Le degré d'alcoolémie, monté en flèche faute de "avec modération", n'apaisait en rien l'humeur des diablotins qui, désœuvrés en raison de leur incompétence ou de leur désintérêt pour la sonorisation, tournaient en rond du pack de bières aux clopes enchaînées sur le seuil, en se chamaillant généreusement.
Rassembler la troupe éméchée pour les tests de balance n'était pas non plus une sinécure. Enfin, en début de soirée, tout le monde se trouvait miraculeusement fin prêt, chacun traquant à sa manière mais essayant de n'en rien laisser paraître, "même pas peur !".
Voilà où j'en suis de mes rêveries tandis qu'attablé sous la halle, j'écoute trop distraitement mon amie Lili interpréter son répertoire, son accordéon rouge en bandoulière.
À observer la jubilation qui illumine son regard, je sais bien que même les galères, dont le souvenir est revenu me hanter, ne pourront jamais effacer la joie de ces instants de partage.
Ce bonheur, fugitif comme tous les bonheurs, la musique nous permet de l'approcher parfois.